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Conflit HP-Oracle sur Itanium - Partie 1 : HP paie-t-il des erreurs stratégiques ?


Ce conflit, l’un des plus graves de l’industrie informatique, est révélateur des choix faits par les constructeurs ces quinze dernières années et de l’évolution du marché qui a donné raison à certains et tort à d’autres.

Dans cette première partie nous étudions la stratégie des constructeurs au premier rang desquels HP. Une deuxième note d’analyse portera sur les options qui se présentent aux utilisateurs.



Conflit HP-Oracle sur Itanium - Partie 1 : HP paie-t-il des erreurs stratégiques ?
Oracle a annoncé récemment qu'il arrêtait progressivement de supporter le processeur itanium d'Intel sur l'ensemble de ses produits logiciels. Un premier communiqué laconique fut suivi d'un calendrier d'arrêt détaillé.

Intel de son côté a affirmé qu'il existait une roadmap précise pour son processeur Itanium qu'il ne comptait pas arrêter de fabriquer et de faire évoluer. HP est de loin le plus gros constructeur de serveurs à base d'Itanium et possède de nombreux clients utilisant les produits d'Oracle dessus. Après un temps de réflexion et de vérification HP attaque donc cette décision d'Oracle en justice et le somme de continuer son support.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Flash back.

Le règne du « standard de l’industrie » ou de la symbiose à trois

Depuis la fin des années 90 en gros, le modèle de la « symbiose à trois » qui a marqué le monde du PC s’est étendu aux serveurs. Ce modèle est caractérisé par le fait que personne ne maîtrise tout et que des rôles sont répartis entre des acteurs ayant des intérêts convergents :

  • le processeur est l’affaire d’un spécialiste majeur accompagné d’un concurrent mineur (Intel et AMD)
  • le système d’exploitation est dans la même situation (Microsoft Windows Server et Linux)
  • enfin la boîte elle-même, incorporant les deux précédents est l’affaire d’un acteur qui gère essentiellement la logistique et le contact client à des degrés divers (l’exemple d’HP et de Dell en est une illustration).

C’est selon ce modèle que les serveurs en architecture x-86 « standard de l’industrie » ont conquis le marché.

Pour que cette évolution soit possible, il est nécessaire que deux caractéristiques soient réunies :

  • le volume : les quantités en jeux doivent permettre à chacun de rentabiliser ses investissements
  • l’interchangeabilité : aucun acteur n’est enfermé par les autres : HP peut vendre des machines Intel et AMD, Microsoft de même, Intel travaille avec HP, Dell, IBM etc.

Cette symbiose à trois s’est imposée pour une partie très importante des ventes (au moins 90% en quantité) mais elle ne représente que la moitié du marché environ en valeur, car elle cohabite avec un autre modèle utilisé dans le haut de gamme de serveurs.

L’héritage fort du RISC/Unix mono-fournisseur de haut de gamme

L’autre modèle qui a cours dans le monde des serveurs (mettons le mainframe à part) est celui des systèmes de type RISC-Unix pour lesquels les rôles sont bien attribués à un seul acteur pour tout ou presque :

  • IBM maîtrise ses processeurs Power et son système AIX dans ses pSeries
  • Sun propose ses processeurs SPARC et son système Solaris dans ses serveurs
  • HP maîtrisait ses processeurs PA-RISC et son OS HP-UX dans sa gamme.

Ce monde « RISC-UNIX » est comme on le voit très différent du précédent ; il est aujourd’hui caractérisé par :

  • Des quantités vendues beaucoup plus faibles, essentiellement en renouvellement
  • Des niveaux de prix –forcément- plus élevés
  • Une problématique forte d’upgrade sur site et de compatibilité avec l’existant
  • Une interchangeabilité beaucoup plus réduite entre plates-formes concurrentes
  • Un mouvement de consolidation sur un nombre plus réduit de plateformes plus puissantes
  • La présence des applications les plus critiques de l’entreprise sur ces architectures.
  • Le fait que les applications les moins exigeantes peuvent assez aisément être migrées vers des plate-formes plus petites de type x-86 Linux ce qui réduit la base installée.

La base installée se contracte un peu, monte en puissance et en niveau d’exigence face à des fournisseurs qui voient les quantités vendues baisser et se trouvent confrontés à des investissements très élevés pour faire évoluer l’ensemble. Quadrature du cercle ?

Regardons les stratégies des constructeurs.

1998 : HP annonce qu'il arrête de faire évoluer ses processeurs RISC

Cette décision est critique et avec le recul s’avère cruciale. Héritant de plusieurs plates-formes de processeurs haut de gamme RISC, HP décide de confier à Intel son avenir en processeur via l’Itanium qui est probablement ce que l’on peut imaginer de mieux sur le papier.

HP arrête donc Alpha et PA-RISC et propose l’Itanium d’Intel à la place. Il fait évoluer son HP-UX en conséquence et fait progressivement basculer sa base installée.

Le problème dans ce choix est que la vision d’HP –qui pensait que d’autres constructeurs allaient le suivre- ne s’est pas réalisée dans des proportions suffisantes. Mis à part quelques acteurs de second plan ou de niche (Bull, SGI) l’adoption d’Itanium fut en effet fort timide.

On peut ici rappeler qu’IBM avait un projet de portage d’AIX sur Itanium (projet Monterey) aux débuts des années 2000. Ce projet fut abandonné, ce qui a probablement porté un coup mortel à la construction d’une symbiose à trois avec Itanium.

Toujours est-il que force est de constater en 2011 que le pari d’HP sur ce point est perdu. Il n’y a pas de grand mouvement autour d’Itanium permettant de jouer des quantités susceptibles d’entraîner une adhésion du marché dans un éco-système suffisant.

HP se retrouve donc dans la position très difficile du client quasi unique d’un fournisseur peu intéressé à investir alors qu’il le faudrait dans l’intérêt d’HP seul !

Autre difficulté : middleware is king !

Subrepticement un quatrième larron a fait son chemin et s’est introduit dans le jeu pour le fausser : le middleware. Et l’un des acteurs majeur s’appelle Oracle.

En 2011 il est absolument partout : sur les plateformes x-86 comme sur les trois plates-formes RISC-UNIX.

Le middleware a ceci d’intéressant qu’il permet (avec quelques frais il est vrai) de passer relativement aisément d’une plate-forme à une autre à iso-middleware. L’utilisation de package (genre ERP, type SAP) amplifie cette tendance.

Or, pour le monde RISC-UNIX cette caractéristique (qui réduit la barrière à la sortie) est un empêchement d’investir en rond pour les constructeurs…car elle fragilise leur base installée qui est moins captive.

Qui sont les acteurs en place dans ce monde du middleware sur RISC-UNIX ? La réponse est claire : Oracle principalement et IBM avec son offre (DB2, WebSphere,…).

On peut toutefois donner un avantage certain à Oracle qui est présent partout : dans le monde x-86, et RISC-UNIX on trouve des produits Oracle beaucoup plus que de produits IBM qui restent surtout cantonnés à sa base à lui.

On remarque immédiatement deux autres acteurs qui, ne disposant pas d’offre de middleware crédible à leur catalogue, sont en position de faiblesse autour de 2005 : HP et Sun.

Or Oracle a racheté Sun ce qui renforce bigrement la position de ce dernier. HP se retrouve –une deuxième fois- seul et démuni.

Ainsi, les choix stratégiques d’HP sur quinze ans l’ont conduit à devenir tributaire d’un fabricant de processeur externe et de se retrouver sans défense face à la fuite de sa base installée par le middleware.

Sun-Oracle maîtrise toutes les cartes d’attaque et IBM dispose d’un système de défense bien en place. Où cela va-t-il conduire le marché ?

Etat des trois acteurs en présence

Analysons la situation des trois acteurs en présence :

IBM :

  • IBM dispose d’un bonne base installée et peut la défendre
  • il peut l’augmenter en prenant pour partie sur la base HP et chez les déçus de Sun-Oracle
  • il sait investir pour proposer la montée en puissance et en niveau de service que le marché demande
  • il excelle dans la gestion rentable du rare et cher (ex : mainframe)
  • plus le temps passe plus le handicap de ses logiciels (ie : leur disponibilité faible ou nulle sur plateforme Sun et HP) disparait
  • il peut se présenter comme « la meilleure plate-forme pour Oracle ou pour SAP»

IBM n’a qu’à continuer à investir et attendre…

Sun-Oracle :

  • son offre middleware (SGBD, Weblogic,…) est omniprésente chez lui et les autres
  • il décide en partie du sort d’HP – Intel : il ne souhaite pas de symbiose à trois dans le haut de gamme qui n’a pas de justification économique selon lui
  • sa base installée RISC (Sparc) est forte mais vieillissante : saura-t-il la faire évoluer ?
  • il doit investir dans le développement de processeurs Sparc pour l’évolution de sa base installée ; il semble ne pas l’avoir compris dans la haut de gamme et ne pas avoir rassuré ses grands comptes
  • les éditeurs tiers en ont peur…

Pour Sun-Oracle l’enjeu est d’investir en processeurs haut de gamme et de rassurer son écosystème d'éditeurs de logiciels.

HP :

  • sa base installée en Itanium UNIX est moyenne et inquiétée par Oracle
  • il dépend du bon vouloir d’Intel pour l’évolution de son processeur haut de gamme
  • il encourt un risque de fuite de sa base installée (vers Sun Oracle et IBM)
  • il ne peut prendre la main par le middleware qu'il n'a pas
  • il ne peut pas faire évoluer seul sa base Itanium HP-UX, car il a besoin de partenaires qui sont ses concurrents

HP est coincé et il lui faut absolument reprendre la main pour s’en sortir. Cela semble nécessiter des manœuvres importantes ; on peut juste imaginer en faisant un peu de fiction :

  • récupérer de l’autonomie sur Itanium en récupérant des spécialistes d’Intel ?
  • financer Intel pour qu’il poursuive plus vite Itanium…convaincre Oracle ? financer Oracle ? faire condamner Oracle ?
  • construire des voies de migration vers des plates-formes d’HP en x-86 Xeon ?

Cette dernière voie (aller vers une base x-86 Oracle) est à noter spécifiquement car elle permet de sortir du monde "RISC-UNIX". On notera toutefois :

  • qu'elle est possible pour tout constructeur offrant du x-86 et sur ce point HP n'est pas seul

  • que ce mouvement de sortie a déjà été entamé et que les cas les plus faciles sont déjà traités

  • que cela n'est pas envisageable pour tous les cas de figure, en particulier pour les configurations de très haut de gamme (16 processeurs ou plus, grosses tailles mémoire) qui nécessiteraient une ré-architecture en profondeur.

Rien de tout cela n’est aisé on le voit…ni pour HP ni pour ses clients.

Dans une deuxième note nous analyserons les évolutions et paramètres de choix pour les utilisateurs.

Emmanuel Besluau
Vendredi 17 Juin 2011

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