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Grand Emprunt et « Cloud » : pourquoi il ne faut pas rouvrir le Tonneau des Danaïdes



Ce premier volet de notre série « Technologie, Compétitivité et Fonds Publics » s'intéresse aux projets technologiques  que pourrait financer le « Grand Emprunt ». Le risque d'une dérive vers le financement de projets de type « politique industrielle à la française » est réel, et conduirait très probablement à manquer l'objectif.



Les effets de la crise de 2009 sont divers et parfois inattendus… Il a été de bon ton de présenter cette crise comme la faillite du modèle « tout libéral », et donc de « réhabiliter le rôle de l’Etat ». C’est sans doute vrai, mais dans une mesure finalement assez restreinte, dans les pays anglo-saxons, notamment le Royaume-Uni et les Etats-Unis. En France, il est maintenant à craindre que le même discours se traduise par un retour aux errements du passé et notamment à la fameuse « politique industrielle » dans laquelle l’Etat se livre à des exercices de meccano économique en général globalement désastreux du point de vue de leurs coûts.

Le « Grand Emprunt », initiative destinée à restaurer et renforcer la compétitivité française (et ceci, on l’espère, de manière durable, donc dans les moyen et long termes), stimule les appétits et génère des initiatives qui rappellent les beaux jours (sic) de l’économie planifiée à la française Ainsi, de grands groupes (Thales, Dassault Systèmes, France Telecom) proposent à l’Etat de financer massivement, sur les fonds du Grand Emprunt, «le cloud computing », notamment pour créer en France des « centrales numériques », autrement dit de très grands data centers.

L’argumentaire reprend des thèmes tels que l’indépendance nationale, les grands acteurs du « cloud computing » étant pour l’instant étrangers et essentiellement américains. On y ajoute également la perspective d’une pénurie de capacité d’hébergement informatique. Rappelons que le concept de « cloud computing » consiste à proposer l’utilisation de puissance informatique « à la demande » : le client dispose immédiatement des « machines virtuelles » dont il a besoin et les paie « à la consommation ». Sur cette base il peut également utiliser « à la demande » des applications (des programmes) : c’est le SaaS ou « Software as a service ».

Il n’est pas contestable que le besoin d’hébergement informatique se développe, et que le concept « à la demande » (qui est loin d’être nouveau, mais que la technologie rend maintenant faisable et compétitif) est attractif aux yeux de clients lassés des délais imposés par l'informatique « traditionnelle » et soucieux de limiter leurs investissements et de « coupler » leurs dépenses avec leur activité réelle. Il n’est pas non plus contestable que les grands groupes concernés disposent de compétences extrêmement pertinentes sur ces marchés, et que ces marchés peuvent se révéler stratégiques pour eux.

Cependant, on peut se demander si ce type d’initiative doit relever du financement public. En effet, il convient d’observer que :

1) Le « cloud computing » n’est pas une technologie émergente ni un domaine d’innovation de type « pré-compétitif ». Le cloud computing organise des technologies bien connues et maîtrisées (bien que toujours en évolution), technologies d'ailleurs vitales pour les systèmes d'information modernes, qu'ils aient ou non recours au « cloud computing ». Ainsi, les technologies de « virtualisation » (qui permettent une meilleure utilisation des équipements et surtout facilitent l'affectation rapide de ressources matérielles aux applications en fonction des besoins) sont désormais largement généralisées en entreprise. L’offre de « cloud computing » est en passe de devenir une composante importante du marché des systèmes d’information. Ce n’est pas en soi une révolution technique mais bien plutôt un « packaging » différent et une formule nouvelle de financement des systèmes d’information. Ce qui explique que certains dirigeants du secteur, comme Larry Ellison, PDG d’Oracle, aient longtemps (et dans une large mesure à juste titre) critiqué le concept et expliqué « ne pas trop savoir ce qu’était le cloud computing » avant de se rallier au concept en raison de son succès médiatique.

2) Le marché des services d’hébergement y compris le cloud computing est déjà un marché concurrentiel, avec plusieurs classes d’acteurs dont de grands acteurs français. On peut ainsi identifier :
- Les « purs acteurs du cloud » tels que Amazon, Google ou même Microsoft
- Les hébergeurs informatiques spécialistes des prestations « nues », comme Equinix ou Interxion
- Les prestataires d'hébergement de serveurs comme les français OVH ou Ikoula, ou les européens Amen et 1&1
- Les hébergeurs à valeur ajoutée, comme IBM Global Services, CAP GEMINI, ATOS Origin, ou encore les spécialistes du centre de secours comme Sunguard.

Il s’agit donc bien d’un marché déjà structuré, où le financement public apparaîtra inévitablement, notamment aux yeux de l'Union Européenne, comme un facteur de distorsion de concurrence, ce qui ne manquera pas d'amener des recours devant les instances de la concurrence, de la part des acteurs non-européens, et notamment américains, présents sur ce marché !

Observons d’ailleurs que les grands acteurs actuels du « cloud » sont pour une grande partie des acteurs qui avaient au départ peu de capacité d’investissement et qui ont grossi dans un marché libre. Google est un exemple frappant de ce point de vue. Notons aussi que des acteurs comme Microsoft, Google, Amazon ou … IBM ont développé leurs offres de « cloud » sur la base d’infrastructures initialement déployées pour leurs propres besoins ou pour d’autres prestations de services, avec des coûts marginaux de ce fait plus faibles.

3) Rien ne prouve que les groupes en question aient besoin du financement public pour prendre position sur ce marché. Par exemple, les investissements déjà engagés par Orange Business Services pour ses centres de calcul de nouvelle génération ont été planifiés en amont du débat sur le Grand Emprunt… au demeurant sur la base d’une vision stratégique et concurrentielle tout à fait défendable, mais financièrement autonome. Nous sommes bien en présence de projets du secteur concurrentiel ; si les acteurs nationaux sont en retard sur le marché mondial, est-ce une raison suffisante pour y engager des fonds stratégiques ?

4) L’argument de l’indépendance stratégique de la France est largement creux. La France est largement dotée des moyens nécessaires à la préservation et au traitement des informations réellement stratégiques (qui représentent une très petite partie de l’ensemble de l’information). En termes de compétitivité, ce qui compte avant tout dans l’économie numérique mondialisée, ce sont les applications et les flux : c’est par une intervention sur ceux-ci que l’on crée de la valeur, comme le montrent bien les « business models » de Google ou Amazon, voire d'Apple avec l'iPhone. Les échanges d’informations, comme les flux monétaires, sont parallèles aux flux commerciaux (d’ailleurs les flux monétaires ne sont plus qu’un type particulier de flux d’information) et rendent ceux-ci possibles. La création de valeur avec l'information ne repose que sur la vitesse d'exploitation de celle-ci ! Le développement des réseaux, des applicatifs (logiciels) et surtout celui des services en ligne (générateurs de flux), sont de ce point de vue bien plus stratégiques pour la compétitivité nationale. Il convient donc d'éviter le développement d' une sorte de « protectionnisme informationnel » visant à « garder chez soi l'information pour en avoir le contrôle », ce qui ne peut conduire qu'à des réactions symétriques de nos partenaires...

5) Certes, on peut imaginer qu’en cas d’interruption des liaisons internationales (terrorisme, catastrophes, situation de guerre, etc.) il soit utile de disposer de « centrales numériques » établies en France, mais on observera que dans ce cas, les échanges internationaux étant affectés, la capacité à créer de la valeur sera elle aussi considérablement réduite. Il importe donc ici de disposer des infrastructures nécessaires à l’exécution de plans de contingence et de préservation/reprise d’activité, ce qui n’est pas du même ordre de grandeur qu’une volonté « d’exister sur le cloud » au plan mondial.

6) La bonne vieille tendance française à privilégier le bilan par rapport au compte d’exploitation conduit traditionnellement à privilégier les dépenses d’infrastructure. Cependant, il faut bien observer que le fait d’implanter des infrastructures (largement constituées d’équipements et de logiciels importés) en France n’empêche personne d’en installer ailleurs, notamment dans des pays à plus faibles coûts… et l’on peut ainsi se retrouver avec des infrastructures « vides ». Comment empêcher une « machine virtuelle » hébergée à Aubervilliers d’émigrer un jour vers New-Delhi , ou plus simplement vers un autre pays de l'Union Européenne proposant des coûts plus bas sans poser de problèmes juridiques tels que la conformité aux lois sur la protection des données personnelles, par exemple.

7) Les analogies ressassées avec les réseaux énergétiques sont un autre miroir aux alouettes. Au moment où les nouvelles technologies (particulièrement le solaire et l’éolien) mettent à mal le dogme de la production centralisée d’électricité, certains planificateurs ou stratèges « à la française » rêveraient d’un Edf du numérique. Il se trouve que l’analogie ne tient pas, si ce n’est pour exprimer le souhait d’un accès aux réseaux aussi simple qu’un branchement électrique. Quoi qu’on fasse, les besoins en traitement des informations imposeront toujours la répartition de la puissance sur l’ensemble des réseaux. Les technologies de « content delivery networks » (c'est à dire, « réseaux de distribution de contenu »), qui font appel à de l’intelligence proche du destinataire de l’information, l’illustrent bien.

8) L’attractivité du marché est telle qu’on peut s’attendre à des situations, au moins transitoires, dans lesquelles l’offre excèdera la demande. Le marché a largement la capacité de pourvoir au financement de cette industrie, qui prendra des allures de marché de « commodities » avec les inévitables guerres de prix associées… sauf pour certains acteurs de niche capables d’ajouter une réelle valeur ajoutée, par exemple dans le calcul intensif (Bull), ou l’ingénierie assistée par ordinateur en réseau (« plateaux virtuels », un domaine d’excellence de Dassault Systèmes). Mais ces marchés de niche demeureront limités en taille. Il est clair que l’un des critères clefs d’éligibilité au financement « grand emprunt » devrait être la présence d’une composante d’innovation à forte valeur ajoutée… durable !

Ne pas céder à la facilité et aux vieux réflexes

Le raisonnement consistant à faire financer par l’Etat le développement de grandes et coûteuses «  infrastructures structurantes » finalement peu innovantes trouve ses limites face à des marchés très compétitifs ayant largement la capacité à apporter les financements requis.

Il est indéniablement plus aisé de « monter des dossiers » pour des projets d’infrastructure que pour des applications innovantes ou de la recherche plus fondamentale, mais n’est-ce pas dans ce type de domaines que se construira la compétitivité française de demain, plutôt que dans le financement d’infrastructures essentiellement constituées de produits importés (serveurs, stockage, équipements réseau, logiciels)? Il ne s’agit pas ici de contester la pertinence de tels investissements, mais bien de se demander s’ils relèvent vraiment du rôle bien compris d’un Etat moderne.

La tentation d’interventionnisme est permanente au pays de Colbert. Les illusions associées aux « grands projets structurants » financés par l'Etat et supposés assurer la compétitivité nationale sont tenaces. Mais il n'est pas de « politique industrielle » qui remplace l'innovation réelle (souvent le fait des PME, au moins au départ), et encore moins qui rattrape le temps perdu. Que de grands groupes puissent absorber des PME innovantes (au risque de souvent les stériliser...) est un fait; que les mêmes groupes puissent regagner le retard pris sur des compétiteurs étrangers ayant désormais largement acquis la taille critique est très hautement improbable.

Prenons un exemple bien connu du passé : le Plan Calcul. Ce « grand programme » a permis à la France de se doter d’une informatique de pointe essentielle à la réalisation de ses objectifs d’indépendance, notamment pour se doter de l’arme atomique puis pour continuer à en maîtriser la technologie (observons au passage qu’il n’y a rien de comparable à attendre d’investissements dans le cloud computing). Toutefois, sur le plan économique, la réussite ne fut pas aussi brillante… Les multiples avatars du « champion français de l’informatique » (CII, Honeywell-Bull, Bull, etc.) coûtèrent cher à l’Etat sans parvenir à pérenniser une présence mondiale… même si l’excellence technique – incontestable - des équipes de Bull a permis au constructeur de survivre (en tant qu'acteur régional désormais spécialiste de quelques niches attractives comme le calcul haute performance) aux errements des politiques publiques et aux ingérences permanentes de l’Etat dans sa stratégie.

Plus largement, les succès techniques issus de la politique industrielle sont bien connus, mais souvent associés à des réussites économiques beaucoup plus mitigées. Les réussites ont toujours tenu, même quant elles ont été différées, à la présence d'un fort contenu d'innovation dans le programme (ainsi, le travail sur Concorde a bénéficié ultérieurement aux programmes Airbus). Dans le cas présent, le « cloud computing » est un marché concurrentiel dont la teneur en innovation fondamentale est réduite. Tous les ingrédients sont réunis pour un flop retentissant de l’intervention de l’Etat.

Des axes d’action alternatifs

Si, demain, l’Etat externalisait massivement ses propres systèmes d’information, il pourrait ainsi encourager le développement d’une offre nationale pertinente en matière d’hébergement et tirer profit d’un marché concurrentiel. Il n’est nul besoin, pour ce faire, de financer en amont des infrastructures qu’on pourrait se trouver forcé de « soutenir » dans le futur. On peut d’ailleurs se demander si certains acteurs ne sont pas surtout intéressés, dès à présent, par la perspective de telles opportunités et soucieux de mettre en place à bon compte les infrastructures appropriées …

Il serait sans doute bien plus pertinent d’affecter les fonds du grand emprunt au financement de vraies innovations, apparemment plus spéculatives, plus difficiles à identifier car souvent portées par des PME (quoique de grands groupes aient aussi de superbes capacités d’innovation, comme le montrent Dassault Systèmes ou France Telecom R&D).

Les innovations clefs de demain porteront largement sur des réalisations plus immatérielles que par le passé (logiciels, services). Pour l’Etat, le risque semblera sans doute plus élevé dans ces domaines, mais c’est précisément pour cette raison que c’est là que se joueront les succès réels de demain !
Il est intéressant de noter que dans la réussite de Google ou d'Amazon, il y a au départ une idée et un concept de services, qui exploite efficacement les possibilités de la technologie. C'est à la suite du succès du concept que l'outil industriel se développe au point de permettre l'offre de nouveaux services. La démarche inverse consistant à faire créer les infrastructures par de grandes entités existantes dont l'unique avantage concurrentiel semble être la taille et la surface financière risque fortement de manquer de l'ingrédient essentiel : la créativité et l'aptitude à créer de nouveaux « business models ». C'est un peu comme si l'on voulait encourager l'industrie automobile en construisant … des parkings! Enfin, il semble clair que si l’on doit effectivement penser une stratégie « cloud » pertinente pour assurer la présence française sur les marchés mondiaux, l’échelon réellement pertinent est sans doute plus européen que national, notamment du point de vue des réseaux.

Des économistes (notamment Jean-Hervé LORENZI et Alain VILLEMEUR) ont pu écrire, avec raison, que la sortie de crise dépendrait avant tout de l'innovation. C'est à la vraie innovation que doivent aller les subsides du Grand Emprunt, pas au financement d'infrastructures par des « champions nationaux » déjà établis dans leurs marchés et leurs certitudes.
Duquesne Group
Mercredi 3 Mars 2010

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