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HP, Mark et Larry : les dessous du feuilleton d’été




HP, Mark et Larry : les dessous du feuilleton d’été
Dans la morosité ambiante, il est sympathique de savoir qu’on peut compter sur la Silicon Valley non seulement pour de l’innovation technologique mais aussi pour des divertissements hors pair, dignes d’un feuilleton de télé-réalité.

En premier « épisode », on a pu assister à une polémique violente autour de la démission forcée et négociée de l’ancien PDG d’HP, Mark Hurd, pour « manquements déontologiques ». Interrompu (opportunément) pendant quelques temps par la passionnante bataille entre Dell et HP autour de 3PAR, le feuilleton a repris en deuxième « épisode » avec l’embauche surprise de Mark Hurd chez Larry Ellison d’Oracle et la réponse juridique furieuse d’HP.

Laissons de côté pour l’instant les éventuelles implications de type stratégie produits.
Emmanuel les a déjà commentés sur ce site dans son blog du 8 septembre .

Ici nous proposons d’explorer les dessous de ce feuilleton d’été plutôt sur les plans humains, juridiques et commerciaux. D’abord, revenons sur le début d’une affaire qui, vue d’Europe et malgré une couverture presse importante, peut à bien des égards sembler incompréhensible.

« Episode 1 » : Mark est exclu par HP

Tout a commencé avec une plainte pour harcèlement sexuel par un ancien prestataire marketing, Jodie Fisher, précédemment actrice dans quelques films de « charme » et concurrente de téléréalité. Entre 2007 et 2009, elle avait travaillé avec Mark Hurd – un sous-doué notoire sur le plan relationnel - dans des événements de type « CEO Summit », son rôle étant de faciliter les contacts. Ce programme n’était pas reconduit en 2010…

L’enquête interne a vite conclu que la plainte était sans fondement. En effet, ce genre d’accusation – sur fond de guerre des sexes – est assez courant aux Etats-Unis, et comme bien d’autres celle-ci s’est soldée par un accord financier (privé) à l’amiable.

L’investigation a néanmoins révélé des éléments qui ont troublé le Conseil d’HP. D’abord, la non divulgation d’une relation personnelle avec un prestataire, considérée comme un conflit d’intérêt. Ensuite, des inexactitudes dans les notes de frais, qui cachaient, semble-t-il, des frais importants pour Jodie, et enfin, l’abus des actifs de la société.

Selon l’explication officielle, chaque point représentait une violation du code éthique (les SBC, « Standards of Business Conduct ») mis en place et signé par Mark Hurd lui-même. Pris ensemble, ils démontraient un manque de jugement d’une importance telle que Mark Hurd ne pouvait plus continuer comme un dirigeant efficace, d’où la décision - à l’unanimité - le 6 août de se séparer de lui.

Une décision applaudie...et contestée

Si quelques spécialistes de la gouvernance ont applaudi la « transparence » et la « tolérance zéro » du Conseil, d’autres commentateurs ont vu les excès du « politiquement correct» à l’américaine. Vu l’excellente performance financière - au moins dans le court terme - de l’intéressé, ils ont considéré la décision comme incompréhensible voire aberrante. Dans une tribune publiée dans la presse américaine, Larry Ellison, le patron d’Oracle, a qualifié la décision comme « la plus bête depuis que les idiots du Conseil d’Apple ont viré Steve Jobs ».

La chute de l’action HP a même incité quelques actionnaires à envisager une action en justice contre le Conseil. Les syndicats s’en sont mêlés aussi, scandalisés par les indemnités conséquentes pour un dirigeant fautif. Sur ce point, l’aspect juridique est clé. Il semble que, contrairement aux usages, le contrat de Hurd avec HP ne précisait pas les types de « faute » susceptibles d’entraîner un licenciement. Le choix d’un départ négocié permettait d’éviter une bataille judiciaire qui risquait d’être longue et coûteuse.

Les explications officielles mises en cause

Si la décision a été contestée en elle-même, les explications officielles ont aussi été mises en cause par de nombreux observateurs. De multiples théories ont été débattues bruyamment sur la place publique, nourries en partie par des fuites orchestrées (parait-il) par les deux camps dont les relations ne cessaient de se dégrader au fil des jours.

Le 9 août, trois jours après, une deuxième explication est apparue dans le NY Times. Un cabinet de relations publiques aurait convaincu le Conseil que la société risquait des mois de mauvaise publicité et d’humiliation si elle restait solidaire de son PDG dans l’affaire de harcèlement. Pour illustrer les conséquences d’une fuite, le consultant aurait fabriqué un exemple d’article dans la presse sensationnaliste. Selon cette lecture des faits, le Conseil aurait agi surtout par crainte de mauvaise publicité. Si tel est le cas, il a obtenu l’exact contraire de qu’il voulait.
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Enfin, le 13 août, une troisième explication est apparue dans le même journal. Selon Joe Norcera, commentateur respecté, le Conseil se méfiait beaucoup de Hurd à cause de son rôle central dans le scandale en 2006 autour des fuites en provenance du Conseil, même si c’était Patricia Dunn, Président à l’époque, qui avait payé avec la perte de son fauteuil.

De plus, selon Norcera, le Conseil était préoccupé par la démoralisation du personnel de la société et par la perte de sa capacité d’innovation. En effet, Hurd a obtenu ses bons résultats surtout par des coupes très fortes dans les coûts, y compris dans le R&D qui est passé de 5% à environ 2% du chiffre d’affaires. A titre de comparaison, ce ratio est de l’ordre de 6% chez IBM. Selon cette théorie, le Conseil aurait profité de l’affaire pour faire partir un PDG en lequel ses membres avaient de moins en moins confiance pour l’avenir.

Bien entendu, cette troisième explication a été aussitôt contestée et d’autres théories proposées. On ne saura peut-être jamais toute la vérité, mais ce qui semble vraisemblable est que l’ensemble des facteurs ont pu jouer : une vraie préoccupation éthique mais aussi la crainte de mauvaise publicité, le tout sur fond d’un reliquat de méfiance et des soucis assez fondés pour l’avenir.

« Episode 2 » : Mark s’allie avec Larry, HP pique une colère

Le 6 septembre l’annonce est tombée : Oracle embauche Mark Hurd comme co-président, rattaché à Larry Ellison, remplaçant Charles Phillips.

A noter que Mark Hurd a reçu la partie "cash" de ses indemnités - $12,2 million - le 5 septembre, exactement 30 jours après son départ. Il a rejoint Oracle le lendemain.

La réaction furieuse d’HP ne s’est pas fait attendre. HP a engagé des poursuites contre Hurd qu'il accuse de mettre en péril ses secrets commerciaux et d'autres informations confidentielles, en contradiction avec un accord de confidentialité signé dans le cadre de la négociation de son départ.

De son coté, Larry Ellison a répliqué sèchement dans un communiqué que la coopération – très importante et de longue date – entre les deux sociétés était devenue dans ces circonstances presque impossible.

Le déroulement de ce deuxième « épisode » du feuilleton est loin d’être clair, mais nous pouvons déjà faire trois observations.

Toujours le facteur humain

D’abord, le facteur humain joue à plein dans ce type d’affaire de la Silicon Valley, d’ailleurs comme dans la bataille autour de 3PAR.

Déjà, malgré l’embarras autour d’une liaison de Charles Phillips, on peut penser surtout que son sort était scellé quand il s’est aventuré en juillet sur un domaine réservé de son patron. En effet, Phillips a déclaré à la télévision américaine que la société allait investir 70 milliards de dollars sur 5 ans pour des acquisitions, des propos démentis par la suite. Pour le remplacer, Larry Ellison voit sans doute en Mark Hurd un très bon gestionnaire mais aussi quelqu’un totalement dépourvu de charisme. Même si tous les deux sont (en jargon américain) « alpha males », le nouveau coprésident ne fera pas d’ombre à son chef. On peut presque dire qu’ils sont faits pour s’entendre.

Autre aspect humain : les membres du Conseil d’HP pensent sans doute que Mark Hurd a été plutôt bien traité financièrement – moyennant un accord de confidentialité - et maintenant ils s’estiment trahis, d’où une réaction furieuse et personnelle.

Des risques juridiques

Ensuite, sur le plan juridique, la plainte a peu de chances d’aboutir. Le droit de l’état de Californie ne reconnait pas les clauses de non-concurrence. Le droit d’un salarié de changer d’employeur est absolu dans cet état. Il s’agit donc bien d’un accord de confidentialité, ce qui est très différent.

Evidemment, HP ne peut pas prétendre que Mark Hurd a déjà violé cet accord, il n’est pas encore véritablement en fonction. Les avocats du constructeur disent plutôt que dans ses nouvelles fonctions - inévitablement - il va le faire. Malheureusement pour HP, si certains états aux Etas Unis ont accepté cette doctrine juridique ("inevitable disclosure"), elle a toujours été rejetée par les tribunaux de Californie.

L'enjeu commercial

Enfin, sur le plan commercial, le partenariat HP-Oracle reste malgré tout très important. Même si Oracle vise à se développer dans les serveurs (notamment des « appliances »), il y a trop d’argent en jeu les deux côtés pour rester fâché trop longtemps. Une guerre ouverte couterait très très cher. Dans la Silicon Valley, la coopétition reste la règle et on peut être partenaires tout en se détestant cordialement.

Et maintenant ?

Hasardons un pronostic ? Le célèbre Yogi Berra (New York Yankees) disait que les pronostics sont très difficiles, surtout quand ils concernent avenir.

Malgré les intérêts réellement en conflit et malgré les égos démesurés de certains acteurs, un accord négocié semble l’issue la plus probable … mais le trouver ne sera pas facile.
Donald Callahan
Jeudi 9 Septembre 2010

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