Vu de l’Europe, l’importance de l’enjeu financier dans un procès civil devant un juré populaire aux Etats Unis peut paraitre surprenant, souvent peu en rapport avec le préjudice réel subi par le plaignant.
Un exemple célèbre (dans un autre domaine) est fourni par l’affaire du café McDonald’s de 1994. Les jurés ont accordé 2,86 millions de dollars (dont 2,7 millions en dommages punitifs) à une dame âgée qui s’est brûlée avec un café servi trop chaud ... Après appel et négociations, un règlement à l'amiable a été trouvé dont le montant n'a pas été divulgué.
L'affaire TomorrowNow relève du droit fédéral des droits d'auteur (« copyright »). En cas de violation, les dommages et intérêts sont déterminés en fonction des profits perdus par le plaignant ou des profits obtenus illicitement par le défendeur. Que le défendeur et le plaignant aient chacun leur méthode d'évaluation des profits en question n'est pas en soi surprenant, mais la différence ici est énorme : environ $40 millions selon SAP versus plus de $2 milliard selon Oracle.
Pour arriver à son évaluation, SAP fait une lecture assez simple des textes et s'appuie sur les résultats réels de ses efforts pour recruter (avec TomorrowNow) des clients People Soft et Siebel. Son programme « Safe Passage » - malgré son objectif de reprendre de 2000 à 4000 comptes - a été un échec total : 358 contrats gagnés, dont seulement 86 qui ont fini par prendre une licence SAP. Les profits réellement perdus ne dépassaient pas quelques dizaines de millions de dollars.
Oracle, en revanche, fait une toute autre lecture et propose une évaluation plus théorique. L'éditeur américain s'appuie sur la notion d'une « licence hypothétique » qu'il aurait pu à l'époque accorder à TomorrowNow. Le prix pour une telle licence aurait tenu compte du risque de perdre plusieurs milliers de contrats et, dans ces circonstances, Oracle affirme qu'il aurait demandé au moins 2 milliards de dollars. Dans son témoignage, Larry Ellison a même avancé le chiffre de 4 milliards.
Au nom du bon sens, on serait tenté d'écarter d'office cette théorie, dans la mesure où de telles affirmations sont totalement hypothétiques et strictement impossibles à vérifier. Néanmoins, il ne faut jamais confondre la justice et le bons sens, ce n'est pas la même discipline...
De plus, il existe un précédent pour ce type de théorie dans la jurisprudence américaine du droit des brevets, le cas Georgia Pacific v. United States Plywood (1970). La pertinence de Georgia Pacific dans une affaire de droits d'auteur n'est toutefois pas automatique mais à la discrétion du juge.
L'affaire TomorrowNow représente donc un enjeu financier très important pour SAP. Dans ce contexte, nous voyons trois zones de risques :
- les instructions préalables du juge avant délibéré
Dans ses instructions préalables aux jurés, le juge pourrait privilégier explicitement la théorie de « licence hypothétique » plutôt que les profits réels pour le calcul des dommages, ce qui pourrait changer le résultat par un ordre de grandeur.
- l'incompréhension des jurés
Face aux complexités de ce type d'affaire, le jury populaire pourrait décider de « couper la poire en deux » dans le calcul des dommages pour préjudice réel. Malheureusement pour SAP, la moyenne de 40 millions et de 2 milliards est assez élevée...
Le jury a aussi la possibilité d'accorder des dommages pour préjudice moral, à titre punitif. Dans ce cas, une addition déjà salée pourrait devenir désastreuse.