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Après New York...le Var ou Paris ?


Et si après New York, un petit frère de Sandy sinistrait votre entreprise ?



Après New York...le Var ou Paris ?
Dans la nuit du 29 au 30 octobre, l’ouragan Sandy a déferlé sur la côte nord-est des Etats Unis, la région la plus peuplée et la plus riche du pays.

Si les pertes en vies humaines sont restées relativement limitées, la tempête géante a laissé plus de huit millions de foyers sans électricité, les transports chaotiques et des dizaines de millions d’entreprises à l’arrêt. Selon les premières estimations, les dégâts pourraient atteindre voire dépasser 20 milliards de dollars, sans compter les pertes d’exploitation des entreprises sinistrées.

Outre sa taille immense, la caractéristique la plus étonnante de Sandy était son parcours atypique. A l’approche des terres américaines, les ouragans de l’Atlantique – sous l’influence des grands courants atmosphériques - se tournent normalement vers les Caraïbes.

Sandy en revanche s’est dirigée vers la côte nord-est, avec New York en ligne de mire. Comme a dit le maire de New York, Michael Bloomberg, « ceux qui pensent que les régimes climatiques ne sont pas en train de changer sont en déni. Nous sommes face à une nouvelle réalité. »

Plus largement, la planète toute entière est face à une nouvelle donne. En effet, depuis plusieurs années, les désastres de toutes sortes – et non seulement ceux d’origine naturelle - sont devenus plus fréquents et leurs conséquences de plus en plus graves.

Ce triste constat est lourd de conséquences, aussi bien pour la sécurité sociétale dans son ensemble que pour la continuité d’activité des entreprises.

L'augmentation des désastres naturels

Selon une étude 2011 du CRED (Centre for Research on the Epidemiology of Disasters), le nombre de catastrophes naturelles dans le monde a considérablement augmenté au cours des trois dernières décennies : 133 catastrophes ont été signalées en 1980, alors que ces dernières années en général plus de 350 catastrophes sont signalées chaque année.

Après New York...le Var ou Paris ?
Selon le CRED, il s’agit surtout de désastres climatiques, qui ont explosé au cours de ces trente dernières années avec, en particulier, une forte augmentation du nombre d'inondations et de tempêtes, et dans une moindre mesure, de nombreux autres événements climatiques tels que les incendies et les températures extrêmes.

En France, on peut penser au cyclone Klaus de 2009 ou encore à la tempête Xynthia de 2010, la plus importante depuis "la tempête du siècle" de décembre 1999, qui avait causé le décès de 92 personnes en deux jours.

En fin 2011, la Côte d'Azur a subi des intempéries particulièrement violentes qui, fait nouveau, présentaient toutes les caractéristiques d'un petit ouragan tropical, aussitôt baptisé « medicane ».

Si Paris n'est pas directement exposé à ce genre de phénomène nouveau, il vaut mieux ne pas oublier que le dernier grand cru centenaire de la Seine remonte à 1910 ...

Ailleurs, les exemples 2011 de désastres naturels ne manquent pas :

  • En Australie, une énorme inondation en début d’année sur une zone de la taille de l'Allemagne et la France, « le pire désastre dans l’histoire du pays ».

  • En Chine, une sécheresse de type «une fois tous les cent ans » dans les régions méridionale et centrale.

  • Ou encore en Amérique du Nord, une saison de tornades la plus meurtrière jamais vue (600 rien qu'en avril), sans oublier la plus grande inondation de l'histoire américaine autour de la grande rivière « Missouri ».

Selon l’OCDE, les coûts des désastres naturels ont fortement augmenté chaque décennie depuis les années 60.

Aux Etats Unis, l’ouragan Hugo de 1989 a été la première catastrophe dont les dégâts ont dépassé le milliard de dollars, tandis que l’ouragan Katrina, en 2005, a engendré des coûts d’environ $150 milliards. Selon les estimations, les coûts totaux de Fukushima – qui a été d’abord un désastre naturel – pourraient monter jusqu’à $250 milliards.

Les désastres d’origine humaine

Pour compléter le tableau, il convient d’évoquer aussi les désastres d’origine humaine, notamment ceux liés au développement économique et technologique.

Nous citons ici trois exemples illustratifs.

  • Dans la Golfe du Mexique en 2010, la plateforme « Deepwater Horizon » a explosé en eaux très profondes, avec des pertes entre 60 à 100 milliards de dollars, démontrant que les exploits technologiques dans des environnements extrêmes ne sont pas toujours accompagnés de la capacité de maîtrise des accidents.

  • En début 2011, au Japon, un tsunami, suite à un séisme, a déclenché l'accident nucléaire catastrophique de Fukushima. Ce désastre illustre non seulement les dangers potentiels du nucléaire mais aussi les nouveaux risques liés au "croisement" des phénomènes naturels avec les risques d'origine humaine.

  • En octobre 2011, la Thaïlande a subi une énorme inondation, la conséquence, non seulement des grandes pluies exceptionnelles, mais aussi et surtout de l’urbanisation chaotique de toute la région autour de la capitale. 14 000 entreprises employant plus de 600 000 personnes ont dû fermer.



La poursuite de la tendance

Précisons d’abord que notre analyse s’appuie non seulement sur nos propres recherches et réflexions mais aussi sur les travaux d’experts internationaux, parmi lesquels on citera en particulier le Dr. Michel-Kerjan, Professeur au Wharton School et Président du haut comité de l’OCDE sur les grandes catastrophes.

En bref, nous pensons que la tendance déjà constatée – des désastres de plus en plus fréquents et de plus en plus graves - va continuer, voire s’aggraver, en raison principalement du changement climatique, de l’urbanisation et de la concentration de valeur dans des zones à risque, du progrès technologique et de la mondialisation.

Le changement climatique

Déjà en 2007, le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur Evolution du Climat (ONU) a confirmé que le réchauffement planétaire est établi sans équivoque et que l’activité humaine (avec les émissions de gaz à effet de serre) en est très probablement la cause principale depuis 1950. Ce réchauffement dérègle le climat et favorise en conséquence l’augmentation des désastres climatiques.

Malheureusement, rien que pour stabiliser la quantité de gaz carbonique dans l’atmosphère, il faudrait une réduction de plus de 70% des émissions. Sans vouloir baisser les bras, une telle réduction semble peu probable même à moyen terme, pour un ensemble de raisons économiques et politiques. Autrement dit, le mal est en grande partie fait.

L’urbanisation et la concentration de valeur, notamment dans des zones à risque

La concentration des populations et des activités économiques et sociales est un facteur important dans l’augmentation des coûts des désastres. Depuis 2010, plus de 50% de la population mondiale vit dans les villes et, selon l’ONU, près de 60% en 2030.

Comme zones particulièrement à risque, on peut penser à Fukushima sur la côte nord est du Japon, très exposée aux risques de tsunami. On peut aussi penser aux côtes de la Floride, très exposées aux ouragans, avec pas moins que $2.4 mille milliards d’actifs assurés (2008). En région parisienne, une nouvelle « crue centenaire » de la Seine ferait probablement des pertes énormes. Quant à Lyon, une rupture du barrage de Vouglans – bien que peu probable - causerait une véritable vague déferlante de six mètres de haut qui balayerait la place Bellecour.

Le progrès technologique – nouveaux risques, nouvelles dépendances

Nous avons déjà évoqué, par exemple, les nouveaux risques liés à la recherche du pétrole dans des environnements extrêmes. On peut aussi penser aux menaces encore émergeantes, et notamment les cyber-attentats contre des infrastructures vitales de transport, d’énergie ou de télécommunications. L’attaque Stuxnet contre le programme nucléaire Iranien apparait comme un précurseur très inquiétant.

La technologie crée aussi de nouvelles dépendances, et notamment le « tout électrique ». Auparavant, les télécommunications et les trains pouvaient fonctionner indépendamment du réseau électrique, ce qui n’est plus le cas. Ce type de nouvelle dépendance risque fort d’aggraver les conséquences d’un désastre.

La mondialisation

Depuis plusieurs années, le monde est devenu plus interconnecté et plus interdépendant. Un événement local se transforme rapidement en évènement mondial.

Un virus peut voyager aussi rapidement en avion qu’un homme, qui fait qu’une épidémie dans un pays peut devenir en quelques semaines une pandémie. Avec la forte interdépendance du système financier, la faillite de la banque Lehmann Brothers a déclenché une crise financière mondiale.

Sur le plan industriel, un désastre local peut aussi avoir des conséquences mondiales, en désorganisant les chaines d’approvisionnement. Suite à la catastrophe de Fukushima, Peugeot en France a connu du chômage technique, car une de ses usines ne recevait plus de pièces venant du Japon. Plus récemment, les grandes inondations en Thaïlande ont nécessité la fermeture de plusieurs centaines de sites industriels, avec des répercussions graves notamment pour l'industrie électronique mondiale. Des pénuries de disques durs haute densité ont été constatées dans le premier trimestre de 2012 retardant des livraisons de systèmes complets.

Si la mondialisation est créatrice de richesse, elle peut aussi propager les désastres et surtout amplifier leurs conséquences.

Peut-on apprendre les leçons ?

A l’échelle de l’histoire, l’humanité a toujours eu du mal à apprendre les leçons des désastres, ou bien apprenait de mauvaises leçons, à l’instar de certains New Yorkais qui, pendant des années après les attentats, ne pouvaient pas sortir dehors sans scruter nerveusement le ciel.

Cela s’explique en partie par les limites de la cognition humaine, et notamment la difficulté (confirmée par de nombreuses études dans la science des décisions) d’appréhender et de décider de manière « rationnelle » face aux cas peu probables mais à conséquences graves. Dans beaucoup de disciplines, les hypothèses de ce type sont écartées d’office.

On peut aussi évoquer le «court-termisme», qui est en quelque sorte au croisement de la cognition et de l’éthique. Dans l’action publique comme dans les entreprises, il est toujours tentant de repousser des grands problèmes du futur – surtout quand il s’agit d’événements jugés rares - et de privilégier le court terme.

A l’avenir, il faut sans doute apprendre à raisonner et à agir autrement.

Des implications pour la continuité d'activité des entreprises

Il est clair que la nouvelle donne des désastres a des implications lourdes et multiples pour la continuité d’activité des entreprises.

En février 2009, Duquesne Group a déjà écrit sur les leçons à retenir du cyclone Klaus, à la fois pour les entreprises et les services publics. (Voir Continuité de services : les leçons de Klaus, la tempête des Landes par Emmanuel Besluau.)

Dit brièvement, un désastre qui frappe toute une région peut entraîner des coupures longues des réseaux électriques et de télécommunications. Les transports peuvent être impraticables, à la fois pour les biens et pour les collaborateurs. Les secours sont peut-être totalement débordés et dépourvus de moyens d'action.

Trop d’entreprises (surtout des PME mais pas qu’elles) n’ont toujours pas de véritable PCA, tout au plus un plan de reprise informatique partiel ou des sauvegardes. Avec l’augmentation des désastres, celles qui disposent d'un PCA ont sans doute intérêt à refaire tous les ans leur analyse de risque, tout en vérifiant leurs sources d'information sur les risques. On peut aussi noter que quand on implante une activité importante, une analyse préalable des risques sur le lieu d’implantation est très nécessaire mais hélas peu courante. Après, il est trop tard.

Le PCA devrait aussi clairement prendre en compte le facteur humain. Dans le contexte d'un désastre, l’expérience prouve aussi que dans une telle situation, quelles que soient les instructions données au employés, leur première priorité sera leur sécurité et celle de leurs familles...ce qui est bien compréhensible.

Dans ce même registre, le PCA devrait aussi intégrer la coordination indispensable avec les autorités publiques, notamment les préfectures et les collectivités locales. En cas de désastre, le préfet est tout puissant. Il serait utile d’envisager, par exemple, que les entreprises communiquent en amont leurs PCA aux services du préfet, afin de l’aider à prendre le jour venu les meilleures décisions. Les autorités locales ont aussi un rôle important à jouer, notamment dans la sensibilisation de la population. Aucun PCA ne fonctionnerait dans un environnement de panique généralisée.

Conclusion : mettons-nous en situation de sinistre

De toute évidence, la tendance actuelle vers des désastres plus fréquents, avec des conséquences de plus en plus graves, va continuer, voire s'aggraver. Cette nouvelle donne a des implications très importantes pour les politiques publiques mais aussi pour le management de la continuité d'activité des entreprises.

Si les RPCA et les manageurs opérationnels sont en première ligne dans les PCA, la responsabilité ultime se situe forcément, compte tenu des enjeux, au niveau des Directions Générales, notamment au travers de la politique de continuité d'activité de l'entreprise.

Pour conclure, nous nous permettons donc de proposer à leur intention une suggestion simple : imaginer l'entreprise frappée par un désastre qui est déjà arrivé ailleurs à une autre ... puis se demander, "mutatis mutandis", comment elle saurait réagir, vérifier que ce qui est prévu convient et détecter ce qu'il faut améliorer. C'est toujours un exercice édifiant, qui permet de se rappeller que le malheur n'arrive pas qu'aux autres.

Donald Callahan
Mercredi 31 Octobre 2012

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